Il ne restait que 51 kakapos sur Terre en 1995. Trente ans plus tard, ce perroquet néo-zélandais qui ne sait pas voler vient de connaître la plus grosse saison de reproduction jamais enregistrée depuis le début des efforts pour le sauver. Plus d’une centaine de poussins sont nés entre février et avril 2026, pulvérisant le précédent record.

Un oiseau qui ne ressemble à aucun autre

Le kakapo (ou kākāpō, selon l’orthographe maorie) est un cas à part dans le monde des oiseaux. C’est le seul perroquet nocturne de la planète, et le seul à avoir perdu l’usage du vol. Avec ses quatre kilos pour les plus gros mâles, c’est aussi le perroquet le plus lourd du monde. Son plumage vert mousse moucheté de jaune et sa face plate, curieusement proche de celle d’une chouette, en font un animal immédiatement reconnaissable.

Autrefois répandu dans toute la Nouvelle-Zélande, il a été décimé après l’arrivée des humains : la chasse, la destruction de son habitat et surtout l’introduction de prédateurs comme les rats, les hermines et les chats ont eu raison d’une espèce qui, ayant évolué sur des îles sans mammifères terrestres, n’avait développé aucune défense contre eux. Son réflexe face au danger consiste à s’immobiliser et à compter sur son camouflage, une stratégie efficace contre les rapaces mais catastrophique face à un prédateur qui chasse à l’odorat.

Il ne se reproduit que lorsqu’un arbre décide de fructifier

C’est là que réside toute la difficulté de sauver cette espèce. Ces perroquets ne se reproduisent qu’une fois tous les deux à quatre ans, uniquement lorsque les rimus, des conifères endémiques, entrent en fructification massive. Les femelles nourrissent leurs poussins avec les fruits de cet arbre, et sans récolte abondante, elles ne se reproduisent tout simplement pas.

Les équipes néo-zélandaises ont appris à anticiper ces épisodes. En analysant les températures estivales, elles peuvent prédire une fructification jusqu’à deux ans à l’avance, puis affinent l’estimation en comptant les bourgeons fructifères sur des branches prélevées sur les îles. On sait que certains kakapos se reproduisent dès que plus de 10 % des extrémités portent des fruits, et que la proportion d’oiseaux reproducteurs augmente avec ce pourcentage. Les données de 2026 annonçaient des niveaux records, autour de 50 à 60 % sur les trois îles.

Le kakapo est par ailleurs le seul perroquet au monde à pratiquer la parade en lek : les mâles se rassemblent dans une zone commune où ils aménagent pendant des mois des réseaux de sentiers et de cuvettes creusées dans le sol, qui font office de caisses de résonance pour leurs appels nocturnes. Ces parades peuvent durer des semaines, parfois des mois. Une fois l’accouplement passé, la femelle assume seule la nidification, l’incubation et l’élevage des jeunes.

Une saison 2026 hors norme

Les émetteurs portés par les oiseaux ont détecté les premiers accouplements le 29 décembre 2025, et le Department of Conservation néo-zélandais a officialisé l’ouverture de la saison le 6 janvier 2026 — la première depuis 2022. La population comptait alors 236 individus, dont 83 femelles en âge de se reproduire, et l’équipe se préparait déjà à la plus grosse saison depuis le lancement du programme trente ans plus tôt.

Le premier poussin en quatre ans a éclos le 14 février sur l’île de Pukenui/Anchor, couvé par une femelle nommée Yasmine à partir d’un œuf confié par une autre mère, Tīwhiri. Cette pratique du placement en famille d’accueil est l’un des outils du programme : selon Deidre Vercoe, responsable des opérations, les mères kakapos obtiennent les meilleurs résultats en élevant deux poussins au maximum.

La suite a dépassé toutes les attentes. Quatre-vingts nids ont produit 256 œufs au total. Fin mars, avec 78 femelles nicheuses réparties sur les trois îles, le centième poussin de la saison éclosait, confirmant 2026 comme la plus grande saison de reproduction jamais enregistrée pour l’espèce. Au moins 95 poussins étaient encore en croissance en avril, contre 73 jeunes envolés pour le précédent record, établi en 2019.

Ces naissances ne sont pas encore comptabilisées. Les poussins ne rejoignent officiellement la population de l’espèce qu’une fois atteints leurs 150 jours, seuil à partir duquel ils sont considérés comme envolés — et tous n’y parviendront pas. Le décompte définitif de la saison sera donc connu dans les mois à venir.

Trente ans de travail acharné

Le contraste avec le point de départ donne la mesure du chemin parcouru. Depuis 1995, le programme de sauvetage mené par le Department of Conservation et l’iwi maori Ngāi Tahu a reconstruit la population à partir de 51 oiseaux seulement — 31 mâles et 20 femelles — et accompagné l’espèce à travers douze saisons de reproduction avant celle-ci. Le pic avait été atteint en 2022 avec 252 individus.

Les survivants ont été transférés sur trois îles débarrassées de leurs prédateurs, dans l’extrême sud du pays : Whenua Hou/Codfish Island, Pukenui/Anchor Island et Te Kāhaku/Chalky Island. Chaque oiseau porte aujourd’hui un petit émetteur radio en forme de sac à dos, qui permet de suivre sa position et son activité toute l’année. Cette surveillance permanente fait du kakapo l’une des espèces les plus intensivement gérées de la planète.

Il reste une contrainte que le programme n’a pas encore surmontée. La chute à 51 individus a créé un goulot d’étranglement génétique dont les conséquences se font toujours sentir, et la faible réussite à l’éclosion demeure un obstacle majeur. Sur les 256 œufs pondus cette année, une part importante s’est révélée infertile.

Ce que réussir veut dire aujourd’hui

L’équipe néo-zélandaise a changé sa façon de mesurer le succès. « Les kakapos restent en danger critique, donc nous continuerons à travailler dur pour augmenter leur nombre, mais le nombre de poussins n’est plus notre seul indicateur », explique Deidre Vercoe. « Nous voulons créer des populations saines et autonomes, qui prospèrent au lieu de simplement survivre. Cela signifie qu’à chaque saison réussie, nous cherchons à réduire le niveau de gestion intensive pour revenir à un état plus naturel. »

Cette ambition en implique une autre : trouver de nouveaux territoires. L’ampleur de la saison 2026 rappelle justement le besoin d’autres refuges sûrs pour l’espèce, à commencer par une île Rakiura débarrassée de ses prédateurs. Trois îles, aussi bien protégées soient-elles, ne suffiront pas à accueillir une population qui recommence à croître.

Il y a un détail, dans cette histoire, qui résume mieux que tout le reste l’artisanat de ce sauvetage. Chaque vendredi, l’équipe publiait le décompte des naissances écrit au marqueur sur la porte de son réfrigérateur, photographié et partagé avec le public. Un tableau de bord dérisoire pour l’une des opérations de conservation les plus techniques au monde, et le signe que derrière les chiffres, ce sont quelques dizaines de personnes sur trois îles isolées qui comptent les poussins un par un.

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