Le Népal recense 429 tigres sauvages, un cas d’école mondial de conservation

Ils n’étaient que 121 il y a quinze ans. Ils sont désormais 429. La population de tigres au Népal vient d’atteindre son plus haut niveau jamais mesuré, selon le recensement national dévoilé le 29 juillet 2026 à Katmandou, jour de la Journée mondiale du tigre. En quatre ans à peine, le pays himalayen a gagné 74 félins supplémentaires, soit une progression de près de 21 %. Une trajectoire qui fait aujourd’hui du Népal l’un des rares pays au monde à avoir inversé, durablement, le déclin d’un grand prédateur.

Quinze ans de courbe ascendante, sans accident de parcours

Ce qui frappe dans les données népalaises, ce n’est pas tant le chiffre de 2026 que sa régularité. Depuis que le pays a adopté des méthodes de comptage scientifiques par pièges photographiques, chaque recensement dépasse le précédent : 121 tigres en 2009, 198 en 2013, 235 en 2018, 355 en 2022, et 429 aujourd’hui.

Aucun retour en arrière en quinze ans, sur cinq campagnes successives. C’est cette continuité, plus que le record lui-même, qui intéresse les spécialistes : elle signifie que la reproduction se maintient d’une génération à l’autre et que l’habitat suit, au lieu d’un rebond ponctuel lié à une bonne année.

Les résultats ont été présentés par le ministère de l’Agriculture, des Forêts et de l’Environnement, en présence de la ministre Geeta Chaudhary.

Tigres au Népal
Image d’illustration

Un comptage mené sur 7 300 km² avec 1 100 pièges photographiques

Le chiffre n’a rien d’une estimation approximative. La cinquième Enquête nationale sur les tigres et leurs proies a été conduite entre fin décembre 2025 et le printemps 2026 par le Département des parcs nationaux et de la conservation de la faune sauvage, associé au Département des forêts et de la conservation des sols, avec l’appui du National Trust for Nature Conservation, du WWF Népal et de la Société zoologique de Londres. Les gouvernements provinciaux et l’armée népalaise ont également participé à l’opération.

Le protocole : environ 1 100 caméras à déclenchement automatique, déplacées par rotation sur près de 1 900 points d’observation, déployées sur plus de 7 300 km² de plaines du Teraï, dans le sud du pays. Chaque grille a été photographiée pendant au moins quinze nuits consécutives avant analyse des images. Entre 250 et 300 spécialistes et agents de terrain ont ensuite trié des milliers de clichés pour identifier chaque animal, grâce à un détail imparable : les rayures d’un tigre sont aussi uniques qu’une empreinte digitale. Des modèles statistiques ont ensuite permis d’estimer la population finale.

Le territoire couvert a été découpé en trois grands blocs correspondant aux paysages du Teraï : Chitwan-Parsa, Banke-Bardiya et Shuklaphanta-Laljhadi. Un découpage qui traduit une approche à l’échelle du paysage, incluant les zones tampons et les corridors forestiers, et non parc par parc.

Le porte-parole du Département, Bed Kumar Dhakal, a indiqué à l’AFP que les données traduisent une croissance d’environ 5 % par an, une progression lente mais régulière, plus significative qu’un pic ponctuel.

Chitwan en tête, Parsa en forte hausse

Le recensement révèle une géographie contrastée du succès népalais. Le parc national de Chitwan arrive largement en tête avec 145 tigres, contre 128 lors du comptage précédent. Bardiya suit avec 112 individus. Parsa grimpe à 71 tigres, contre 41 il y a quatre ans, tandis que Banke passe de 25 à 51 et Shuklaphanta de 36 à 50.

Chitwan concentre à lui seul près d’un tiers des tigres du pays. Mais la performance la plus spectaculaire revient à Parsa, dont la population a quasiment doublé — un résultat attribué par les autorités à la densité retrouvée des proies et à des années de restauration forestière, dans une réserve longtemps considérée comme marginale pour l’espèce. Banke, elle, a purement et simplement doublé son effectif.

L’histoire de Chitwan rappelle par ailleurs que la conservation n’a rien d’une ligne droite : le parc comptait une soixantaine de tigres autour de l’an 2000, 91 en 2009, 120 en 2013, avant de retomber à 93 en 2018 puis de remonter à 128 en 2022.

Bardiya, la seule exception du recensement

Sur les cinq aires protégées, une seule affiche un recul : Bardiya, passé de 125 à 112 tigres. Le parc reste la deuxième population du pays et l’une des meilleures destinations d’observation du félin, mais il perd treize individus en quatre ans.

Les autorités, par la voix de Hari Bhadra Acharya, chargé de l’information au Département des parcs nationaux, ont confirmé cette baisse sans avancer à ce stade de cause définitive. Plusieurs facteurs sont habituellement invoqués pour ce type d’évolution : redistribution des animaux vers des zones voisines, pression sur les proies, mouvements entre corridors, mais aucune explication officielle n’a été rendue publique lors de la présentation des résultats.

Un rappel utile pour lire les chiffres correctement : une courbe nationale ascendante ne signifie pas que chaque territoire progresse au même rythme.

Aux origines du redressement, l’engagement Tx2 de 2010

Pour mesurer le chemin parcouru, il faut revenir au début du siècle dernier : la planète comptait alors plus de 100 000 tigres sauvages. En 2010, il n’en restait plus qu’environ 3 200. L’espèce frôlait l’extinction, victime de la déforestation, du braconnage et de la fragmentation de son habitat.

Cette année-là, le Népal et douze autres pays d’aire de répartition signent un engagement inédit : doubler leurs populations de tigres d’ici 2022. Baptisée Tx2, l’initiative mobilise gouvernements, ONG, communautés villageoises et gardes forestiers autour d’une même feuille de route, à la fois transnationale et locale.

La plupart des signataires n’ont pas tenu l’objectif. Le Népal a été le premier à l’atteindre — puis à le dépasser largement. De 121 tigres en 2009 à 429 aujourd’hui, la population a été multipliée par plus de trois et demi.

Le Népal désormais troisième population mondiale

À l’échelle planétaire, le nombre de tigres sauvages est remonté à environ 5 574 individus. L’Inde domine très largement le classement avec plus de 3 000 félins, devant la Russie et ses quelque 750 spécimens. Avec 429 tigres, le Népal passe désormais devant l’Indonésie, qui en compte environ 400, et s’installe au troisième rang mondial.

Le détail est loin d’être anecdotique : il s’agit d’un pays de 30 millions d’habitants, aux moyens financiers limités, dont le territoire ne représente qu’une fraction de celui de ses grands voisins. Le tigre y a simplement été traité comme une priorité nationale, et non comme une variable d’ajustement.

Le même modèle a produit d’autres résultats. La population de rhinocéros à une corne est passée d’une centaine d’individus dans les années 1960 à 752 en 2021. Et près de 400 léopards des neiges ont été dénombrés en avril dernier dans les hauteurs du pays.

Le revers du succès, la question de la cohabitation

C’est le paradoxe que les conservationnistes népalais assument désormais publiquement. La capacité d’accueil des forêts du pays est estimée autour de 400 tigres — un seuil que la population vient de franchir.

Le chiffre fait débat. Le spécialiste de la faune Hem Sagar Baral estime que le Népal pourrait accueillir entre 400 et 500 tigres, à condition de maintenir la densité de proies, la gestion des prairies et l’entretien des zones tampons et des corridors. À l’inverse, l’ancien Premier ministre K. P. Sharma Oli avait déclaré que 150 tigres suffiraient au pays. Entre les deux, l’arithmétique du territoire pèse lourd : un mâle revendique en général une cinquantaine de kilomètres carrés, une femelle une trentaine.

Plus de tigres, c’est donc plus de pression territoriale, davantage d’animaux repoussés vers les lisières des aires protégées, et des rencontres plus fréquentes avec les habitants qui cultivent en bordure. Sur les huit dernières années, les attaques de tigres ont coûté la vie à 85 personnes au Népal, avec de fortes variations d’une année sur l’autre — jusqu’à 21 décès lors de l’exercice le plus meurtrier, une dizaine sur la période récente. Seize félins vivent aujourd’hui en captivité, à Chitwan, Bardiya, Banke et au zoo central de Jawalakhel : des animaux entrés dans des villages, blessés ou impliqués dans un conflit, qui nécessitent des soins et un enclos sécurisé à vie.

Sanctuaire, clôtures et alertes : la réponse en construction

Les autorités ont engagé une réponse structurée. Un premier sanctuaire dédié doit voir le jour à Devnagar, dans le district de Chitwan : 52 hectares conçus pour accueillir 18 à 20 tigres dits « à problème » — souvent des animaux âgés ou blessés, incapables de chasser leurs proies naturelles — avec un volet écotouristique destiné à financer partiellement la structure.

Sur le terrain, l’arsenal existe déjà. Des clôtures de protection ceinturent les villages les plus exposés. Des systèmes d’alerte précoce préviennent les habitants de la présence d’un félin à proximité. Et des mécanismes d’indemnisation compensent financièrement les familles ayant perdu du bétail, un levier décisif pour que la protection du tigre ne se fasse pas au détriment de ceux qui vivent à ses côtés.

Hari Bhadra Acharya résume l’équation à venir en deux chantiers : assurer sur le long terme la protection et la gestion des habitats pour maintenir la population actuelle, et réduire les conflits entre humains et tigres — qu’il présente comme l’un des principaux défis de conservation du pays pour les années à venir.

Une leçon exportable

Pour Ghana Gurung, directeur du WWF Népal, c’est précisément sur ce terrain que se jouera la suite : investir dans des programmes de cohabitation efficaces permettrait au pays de continuer à inspirer les autres États où survivent des tigres.

Le message est clair, et il vaut bien au-delà de l‘Himalaya. Ramener une espèce du bord de l’extinction est possible, y compris avec des moyens modestes, à condition d’y consacrer une politique publique constante sur quinze ans. Mais la conservation ne s’arrête pas au comptage. Elle commence vraiment quand il faut apprendre à partager un territoire.


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